La Corse ne s’est pas réveillée française un beau matin. Derrière ce rattachement à la France se cache une trajectoire de plusieurs millénaires, faite de conquêtes, de trahisons et d’une farouche résistance insulaire. Avant Louis XV, avant le traité de Versailles, des dizaines de peuples et de puissances ont posé la main sur l’île de Beauté. Voici leur histoire.
Des origines antiques à la domination romaine
Les premières traces d’occupation humaine en Corse remontent à plus de 9 000 ans avant notre ère. Bien avant les grandes puissances méditerranéennes, des peuples préhistoriques s’y établissent : on retrouve leurs mégalithes et leurs statues-menhirs dans le sud de l’île.
À partir du VIe siècle avant J.-C., les Phocéens grecs fondent Alalia (l’actuelle Aléria), première colonie de l’île. Ils ne restent pas longtemps seuls : Étrusques et Carthaginois les en chassent rapidement puis se disputent à leur tour la position stratégique de ce carrefour maritime. La Corse change de mains plusieurs fois avant que Rome n’en prenne le contrôle définitif en 238 avant J.-C. (après deux siècles de campagnes militaires marquées par une résistance locale acharnée).
Sous l’Empire romain, l’île devient une province productrice de cire, de miel et de bois. Auguste y fait construire des routes, des ports, des infrastructures. Cette période de relative stabilité dure jusqu’à la chute de Rome en 476, qui ouvre une nouvelle ère d’instabilité.
La Corse médiévale : Pise puis Gênes s’en disputent le contrôle
Après les Vandales et les Lombards, la Corse passe sous l’autorité byzantine, puis subit les raids sarrasins à partir du IXe siècle. C’est dans ce contexte d’insécurité que les Pisans s’imposent progressivement à partir du XIe siècle, apportant avec eux une architecture romane remarquable : les petites églises pisanes parsèment encore l’île aujourd’hui.
La mainmise génoise : quatre siècles d’autorité fragile
La République de Gênes supplante Pise au XIVe siècle et établit une domination qui durera officiellement jusqu’en 1768. Mais « domination » est un grand mot. Les Génois contrôlent surtout les côtes et les villes fortifiées (Calvi, Bastia, Bonifacio) sans jamais vraiment soumettre l’intérieur montagneux de l’île.
La résistance corse est permanente. Gênes doit régulièrement faire appel à des troupes mercenaires, puis à des puissances extérieures, pour maintenir son autorité. Une île difficile à tenir, coûteuse à administrer et de plus en plus lourde à porter pour la Sérénissime.
Pasquale Paoli et la brève République corse (1755-1769)
La fragilité génoise offre une fenêtre historique unique. En 1755, les représentants des provinces corses se réunissent à Morosaglia et élisent Pasquale Paoli général en chef de la nation corse. Homme des Lumières, Paoli dote l’île d’une constitution démocratique (l’une des premières au monde) et fait de Corte la capitale d’une République corse indépendante.
En quelques années, il fonde l’île Rousse, crée une imprimerie nationale, fait battre monnaie. Cette parenthèse républicaine est courte mais fulgurante. Elle suscite l’admiration de Rousseau et de Voltaire. La Corse devient une expérience politique que l’Europe entière observe.
Gênes, trop affaiblie pour reprendre le contrôle, se tourne alors vers la France.
1768 : le traité de Versailles et la cession à la France
En 1768, la République de Gênes est à bout. Ruinée, incapable de rembourser ses dettes envers la France (qui avait financé plusieurs expéditions militaires sur l’île depuis 1738) elle signe le traité de Versailles le 15 mai 1768. Par ce texte, Gênes cède à la France ses droits de souveraineté sur la Corse.
Une clause de rétrocession est prévue : si Gênes veut récupérer l’île, elle devra débourser quarante millions de livres. Une somme qu’elle ne réunira jamais.
Pour Paoli, l’ennemi change mais le combat reste le même. L’armée française débarque en 1769. Le 8 mai, à la bataille de Ponte Novo, les troupes corses sont écrasées. Paoli s’exile à Londres. Né le 15 août 1769 à Ajaccio (quelques mois seulement après la défaite) un certain Napoleone di Buonaparte vient au monde dans une Corse qui vient de basculer sous pavillon français.
Pourquoi la Corse est-elle définitivement française depuis 1789 ?
La cession de 1768 est un acte juridique entre deux puissances. Mais le peuple corse, lui, n’a pas été consulté. C’est la Révolution française qui change la donne : en 1789, l’Assemblée nationale vote le rattachement de la Corse à la France et les Corses deviennent citoyens français à part entière. Pascal Paoli rentre d’exil et accepte de siéger à l’Assemblée.
Ce moment est décisif. La Corse ne devient pas française par la seule force des armes, mais par un acte politique que les Corses eux-mêmes reconnaissent. L’île connaîtra encore des turbulences (une brève période d’indépendance sous protection britannique entre 1794 et 1796) avant de s’ancrer définitivement dans la République.
Son identité singulière, sa langue, ses revendications d’autonomie actuelles portent la trace de tous ces siècles où l’île a appartenu à d’autres, sans jamais vraiment cesser d’appartenir à elle-même.







